Tag

, , ,

Quoi qu'il en soit, et peut-être parce que la plénitude 
d'impressions qu'il avait depuis quelque temps, et bien qu'elle lui 
fût venue plutôt avec l'amour de la musique, avait enrichi même son 
goût pour la peinture, le plaisir fut plus profond et devait 
exercer sur Swann une influence durable qu'il trouva à ce 
moment-là dans la ressemblance d'Odette avec la Zéphora 
de ce Sandro di Mariano auquel on donne plus volontiers 
son surnom populaire de Botticelli depuis que celui-ci évoque 
au lieu de l'œuvre véritable du peintre l'idée banale et fausse 
qui s'en est vulgarisée. 

Il n'estima plus le visage d'Odette selon la plus ou moins bonne qualité 
de ses joues et d'après la douceur purement carnée qu'il supposait 
devoir leur trouver en les touchant avec ses lèvres si jamais il osait 
l'embrasser, mais comme un écheveau de lignes subtiles 
et belles que ses regards dévidèrent, poursuivant la courbe 
de leur enroulement, rejoignant la cadence de la nuque à 
l'effusion des cheveux et à la flexion des paupières, comme 
en un portrait d'elle en lequel son type devenait intelligible 
et clair. 

Il regardait; un fragment de la fresque apparaissait 
dans son visage et dans son corps, que dès lors il chercha 
toujours à y retrouver, soit qu'il fût auprès d'Odette, soit 
qu'il pensât seulement à elle, et bien qu'il ne tînt sans 
doute au chef-d'œuvre florentin que parce qu'il le retrou- 
vait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait à elle 
aussi une beauté, la rendait plus précieuse.

M. Proust

 Sandro_Botticelli_035
Annunci